Inspirations

Venise sous la brume de janvier

Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, Là où il fait bon peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.

Il faut avoir traverse le pont des Guglie a sept heures du matin en janvier pour comprendre ce que Venise devient quand plus personne ne la regarde. Le pont est vide, les volets des epiceries sont encore baisses, et la brume monte du Rio di Cannaregio comme une haleine tiede sur l’eau froide. J’y suis retourne trois hivers de suite, toujours dans le meme appartement au troisieme etage, chez Michela, une habitante qui loue deux chambres depuis que ses enfants ont quitte la maison. C’est elle qui m’a appris a aimer cette ville sans les foules, a l’heure ou seuls les livreurs et les boulangers occupent les calli.

On raconte beaucoup Venise en ete, celle des gondoles chargees et des files devant le pont du Rialto. Mais la ville que je porte en moi, celle vers laquelle je reviens en pensee des le mois d’octobre, c’est la Venise de janvier, presque deserte, ou l’humidite se love dans la pierre et ou le froid a une odeur precise, un melange d’algues, de bois mouille et de cafe brule dans les bars qui n’ouvrent qu’a l’aube.

La lumiere basse du Cannaregio

Le quartier du Cannaregio n’est pas le plus photogenique de Venise, et c’est justement pour cela que j’y loge toujours. Pas de boutiques de masques, peu de restaurants a menu touristique, mais des fenetres avec du linge qui seche malgre le froid, des chats qui se faufilent entre les pots de basilic gele, et cette lumiere si particuliere de l’hiver adriatique, une lumiere basse, presque horizontale, qui rase les facades roses et ocres et les fait paraitre plus anciennes encore. A cette heure-la, le soleil ne perce jamais vraiment la brume, il la traverse en biais, comme un projecteur mal regle, et cela donne aux rues cette teinte grise et doree a la fois qu’aucune carte postale ne rend jamais.

Un matin, en longeant le rio vers le squero de San Trovaso, j’ai vu un artisan poncer la coque d’une gondole encore humide de la nuit. Il travaillait seul, sans un mot, dans un silence que seule Venise hors saison peut offrir. J’ai regarde une bonne demi-heure, immobile sur le quai, sans qu’il leve les yeux vers moi. Ce genre de moment n’existe pas en mai, quand les groupes se pressent devant le meme atelier pour la photo. En janvier, on a le droit d’etre simplement present, sans etre un touriste parmi d’autres, presque un voisin de passage.

L’acqua alta comme une ponctuation

Il y a aussi l’acqua alta, cette maree haute qui envahit certaines calli et transforme la Piazza San Marco en miroir. La premiere fois que je l’ai vecue, j’ai paniqué un peu, l’eau montait autour de mes chevilles alors que je cherchais mon chemin vers un bar a vin pres du Rialto. Puis j’ai vu les Venitiens sortir leurs bottes hautes avec une nonchalance presque comique, installer les passerelles de bois sans se presser, continuer leur conversation comme si de rien n’etait. J’ai compris ce jour-la que l’acqua alta n’est pas un derangement pour la ville, c’est une ponctuation de son calendrier, une facon pour Venise de rappeler qu’elle vit avec l’eau et non contre elle. Depuis, je guette les bulletins de maree avant chaque sejour d’hiver, presque avec impatience, comme on guetterait une premiere neige.

Ce que le froid revele

Ce qui me ramene chaque annee, ce n’est pas seulement l’absence de foule, meme si elle compte enormement. C’est ce que le froid revele de la ville elle-meme. En ete, Venise se donne en spectacle, elle joue son propre role de decor magnifique. En hiver, elle redevient une ville qui travaille, qui vit, ou les habitants trainent leurs cabas a roulettes sur les ponts, ou les ecoliers en doudoune traversent en courant les campi pour ne pas arriver en retard, ou les cloches de la Madonna dell’Orto sonnent pour trois personnes dans l’eglise et non pour un car de visiteurs.

Michela m’a raconte, un soir devant un verre de vin chaud, que sa grand-mere refusait de sortir l’ete a cause du bruit et de la chaleur, mais adorait janvier, quand elle pouvait, disait-elle, entendre a nouveau sa propre ville respirer. Cette phrase m’est restee. Je crois que c’est exactement cela que je viens chercher, cette respiration lente d’une ville qu’on laisse enfin tranquille.

Un bar, un chocolat chaud, une fenetre embuee

Il y a un petit bar pres du Campo dei Mori ou je m’arrete systematiquement en fin de matinee, quand le froid a fini par me gagner les doigts malgre les gants. On y sert un chocolat chaud epais, presque une creme, dans des tasses ebrechees mais toujours brulantes. La fenetre s’embue en quelques minutes, et on ne voit plus la rue qu’a travers une brume de condensation, un peu comme si la ville elle-meme se dissolvait dans la vapeur. C’est dans ce genre d’instant, minuscule et sans prétention, que je retrouve ce pourquoi j’aime Venise plus que toute autre ville d’Europe: parce qu’elle sait etre intime quand on la visite au mauvais moment de l’annee, celui que personne ne recommande.

Revenir dans un lieu hors saison, c’est accepter de le voir sans son maquillage, avec ses rides et ses silences. Venise en janvier n’a rien a prouver a personne. Elle ne pose pas pour les photographies, elle ne se presse pas pour satisfaire un programme de trois jours. Elle attend simplement que le brouillard se leve, un peu plus tard chaque matin, et que la lumiere revienne caresser les facades qu’elle seule sait rendre aussi belles dans le gris que dans le plein soleil d’aout. C’est peut-etre cela, au fond, ce que je cherche a chaque voyage: non pas la version la plus flatteuse d’un lieu, mais celle qui se raconte le plus sincerement quand plus personne ne regarde.

La revue, chaque mois

Recevez le prochain numéro

Une fois par mois, un nouveau reportage, une adresse coup de coeur et une idée d'escapade. Rien de plus.

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.