Inspirations

Trieste, la ville que la bora rend nette

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La premiere fois que la bora m’a plaquee contre un mur des Rive, j’ai compris que Trieste n’etait pas une ville qu’on visite mais une ville qui vous tient. Ce vent descend des plateaux du Karst avec une violence qui n’a rien de romantique sur le moment, il arrache les parapluies, fait vibrer les volets et oblige les habitants a s’accrocher aux cordes tendues le long de certains trottoirs en pente. Et pourtant, c’est pour ce vent que je reviens, encore et encore, dans cette ville frontiere que la plupart des voyageurs traversent sans s’arreter entre Venise et la Slovenie.

Trieste ne ressemble a aucune autre ville italienne que je connaisse. Elle a ete port des Habsbourg avant d’etre italienne, elle porte encore les traces de cette Mitteleuropa disparue dans ses cafes lambrisses, ses immeubles austro-hongrois couleur ocre et gris, et cette maniere si particuliere de commander un cafe qu’on n’entend nulle part ailleurs dans le pays. Ici, on ne dit pas un espresso, on dit un nero. On ne dit pas un cafe creme, on dit un capo in b, servi dans un petit verre et non dans une tasse. La premiere fois, j’ai du demander trois fois au serveur du Caffe San Marco de m’expliquer, et il l’a fait avec une patience amusee, comme s’il avait l’habitude de recevoir des visiteurs perdus face a ce vocabulaire qui n’appartient qu’a la ville.

Le Caffe San Marco et ses fantomes litteraires

Je m’installe toujours a la meme table, pres de la deuxieme colonne en partant de la porte, dans ce cafe ouvert en 1914 et dont les miroirs ont vu passer Umberto Saba et James Joyce, qui a vecu a Trieste plus longtemps que dans n’importe quelle autre ville d’Europe. On sent cette histoire litteraire flotter dans l’air, mais sans lourdeur, sans mise en scene pour touristes. Les habitues viennent y lire leur journal le matin, discuter politique a voix haute, corriger des copies d’ecole. Un vieux monsieur, que j’ai croise trois annees de suite a la meme heure, m’a un jour explique que la bora avait un nom different selon sa force, chiara quand le ciel reste degage, scura quand elle s’accompagne de pluie et de nuages bas. Il parlait de ce vent comme d’un membre de la famille, capricieux mais familier.

La Piazza Unita et l’horizon ouvert

Ce qui frappe surtout a Trieste, c’est l’ouverture soudaine de la Piazza Unita d’Italia sur la mer. Contrairement a la plupart des grandes places italiennes, fermees sur elles-memes par des facades sur tous les cotes, celle-ci s’ouvre directement sur l’Adriatique, sans quai ni parapet imposant, si bien qu’on a l’impression que la ville entiere se penche vers l’eau. Le soir, quand la bora faiblit, je m’assois sur les marches face au large et je regarde les cargos au loin, les memes lumieres qui clignotent depuis des annees. C’est un des rares endroits d’Italie ou l’horizon marin n’est pas encadre, ou il s’impose brutalement, sans decor.

Un soir de novembre, alors que je marchais le long des Rive apres le diner, j’ai vu des pecheurs remonter leurs filets pres du Molo Audace, indifferents au froid, indifferents a moi. Ils parlaient un dialecte que je ne comprenais qu’a moitie, un melange d’italien, de slovene et de restes germaniques, temoin de ce carrefour de cultures que Trieste n’a jamais cesse d’etre. C’est cette identite plurielle, jamais tout a fait italienne, jamais tout a fait autre chose, qui me touche a chaque sejour. La ville ne cherche pas a choisir un camp, elle vit avec ses contradictions comme on vit avec un vent qu’on ne peut pas arreter.

Ce que la bora enseigne

Il y a quelque chose d’utile, je crois, dans le fait de visiter une ville que le climat rend difficile. La bora oblige a ralentir, a choisir ses itineraires, a s’abriter parfois une heure entiere dans un bar avant de pouvoir repartir. Elle enseigne une forme d’humilite face au lieu qu’on visite, une reconnaissance que la ville ne se plie pas a notre emploi du temps de voyageur. J’ai appris a aimer cette contrainte, a construire mes journees a Trieste autour d’elle plutot que contre elle, en reservant les visites de musees pour les jours de grand vent et les promenades sur les Rive pour les accalmies.

Ce qui me ramene a Trieste, saison apres saison, ce n’est donc pas une image de carte postale, la ville n’en offre d’ailleurs pas vraiment au sens classique. C’est cette sensation d’etre dans un lieu qui refuse la facilite, qui demande un effort d’attention, et qui le recompense par une clarte etrange, presque physique, celle que seul un vent aussi franc peut donner a une ville. Sur le chemin du retour vers la gare, la derniere fois, le ciel s’etait completement degage apres le passage de la bora scura de la veille, et la lumiere sur les toits gris etait d’une nettete presque coupante. Je me suis arretee un instant sur le Ponterosso, au-dessus du canal, pour regarder cette lumiere sans rien faire d’autre, et je me suis dit que c’etait exactement pour cela que je revenais: pour cette clarte que la ville ne donne qu’a ceux qui acceptent d’abord de se laisser un peu bousculer par elle.

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