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Je suis arrivée à Saint-Flour un lundi de novembre, sous une pluie fine qui rendait les toits de lave gris presque noirs. La ville haute était vide, les volets fermés sur la place, et j’ai tout de suite su que j’avais fait le bon choix en repoussant ce voyage après la saison des touristes. C’est une leçon que je répète depuis des années dans ces pages : les régions volcaniques d’Auvergne se révèlent mieux quand personne ne les regarde.
Un plateau qui se raconte en silence
Le Cantal n’est pas une destination qu’on coche sur une liste. On y va parce qu’on cherche autre chose, un rythme plus lent, une lumière qui change d’heure en heure sur les monts. En novembre, les burons fermés pour l’hiver ponctuent le paysage comme des points de suspension. J’ai marché deux heures depuis le col de Legal sans croiser personne, sinon un berger qui rentrait ses dernières brebis et qui m’a saluée d’un geste, sans un mot, comme si la conversation aurait été de trop dans ce silence-là.
Ce que j’aime dans ce genre de voyage, c’est qu’il oblige à ralentir le regard. Sans la foule des marchés d’été ni les groupes qui photographient les mêmes points de vue, on commence à remarquer des détails plus fins : la mousse qui recouvre les murs en pierre volcanique, la fumée d’une seule cheminée dans un hameau de cinq maisons, la façon dont la brume s’accroche aux puys jusqu’à midi avant de se dissiper d’un coup.
Salers, hors des cars de tourisme
J’avais visité Salers en plein été, il y a quelques années, et la place Tyssandier d’Escous grouillait alors de monde, les terrasses pleines, les boutiques de couteaux et de fromage ouvertes jusqu’au soir. En novembre, la même place ressemblait à un décor de théâtre entre deux représentations. Un seul café restait ouvert, tenu par une femme qui m’a servi un café en salers, la liqueur locale à base de gentiane, sans même que je le demande, simplement parce que c’était, selon elle, la boisson qui convenait à ce temps-là.
On me demande souvent pourquoi je recommande de voyager hors saison plutôt que de viser le soleil garanti de juillet. La réponse tient en une phrase que je note dans mon carnet à chaque fois que je reviens d’un hiver auvergnat : on ne voit jamais un lieu aussi clairement que lorsqu’il n’a plus rien à prouver à personne.
Les tables qui comptent vraiment
Je choisis mes adresses avec le même soin qu’un rédacteur choisit ses mots. À Murat, une auberge tenue par un couple d’anciens Parisiens revenus au pays proposait ce soir-là une truffade préparée avec la tome fraîche du matin, servie sans chichi dans une salle où crépitait un vrai feu de bois. Ce n’était pas une adresse mise en avant sur les grands guides, plutôt le genre de lieu qu’on trouve en discutant avec la personne qui tient la boulangerie du village voisin.
C’est souvent ainsi que je construis mes recommandations : moins par la recherche méthodique que par la conversation, un fil qu’on tire de village en village. Un boulanger m’a envoyée vers cette auberge, l’aubergiste m’a parlé d’un fromager à quinze kilomètres qui affine encore ses cantals dans une cave creusée dans la roche, et ce fromager m’a suggéré de repasser par le viaduc de Garabit au coucher du soleil, quand la lumière rase l’acier rouge de la structure signée Eiffel.
On ne voit jamais un lieu aussi clairement que lorsqu’il n’a plus rien à prouver à personne.
Ce que la saison creuse offre au voyageur
Il y a un revers à ce genre de voyage qu’il serait malhonnête de taire : certains établissements ferment purement et simplement de novembre à Pâques, et il faut vérifier chaque adresse plutôt que de se fier à une simple carte. J’ai fait l’erreur, lors de mon premier passage, de rouler jusqu’à un gîte réputé pour son restaurant, pour trouver porte close et un mot punaisé annonçant une réouverture au printemps. J’ai fini par dîner d’un sandwich acheté dans une station-service, ce qui, avouons-le, n’a rien d’une expérience éditoriale mémorable.
Depuis, je prépare ces escapades différemment : quelques appels téléphoniques avant de partir, une liste courte plutôt qu’une liste longue, et surtout une marge de manœuvre suffisante pour improviser quand un lieu se révèle fermé. Cette discipline change la nature même du voyage. On part avec moins de certitudes et davantage de curiosité, ce qui, pour qui aime écrire sur les lieux plutôt que simplement les traverser, change tout.
La lumière comme fil conducteur
Ce qui distingue vraiment un séjour d’automne dans le Cantal, c’est la qualité de la lumière entre 15 et 17 heures, ce moment où le soleil bas traverse les nuages et dore les prairies encore vertes malgré le froid. J’ai passé une fin d’après-midi entière assise sur un muret près du Puy Mary, simplement à regarder cette lumière glisser sur les pentes, sans autre projet que celui de la regarder changer.
C’est un luxe qu’on s’accorde rarement en voyage : ne rien faire d’autre que regarder. Les destinations très fréquentées imposent un rythme, une liste de choses à voir, un sentiment diffus qu’on gâche son temps si on s’arrête trop longtemps au même endroit. Le Cantal en novembre libère de cette pression. Personne d’autre n’attend son tour pour la même photo.
Se loger quand tout semble fermé
La question du logement mérite qu’on s’y attarde, car elle diffère beaucoup de ce qu’on trouve en pleine saison. La plupart des grands hôtels réduisent leurs horaires, mais j’ai découvert que les chambres d’hôtes tenues par des habitants restent souvent ouvertes toute l’année, précisément parce qu’elles ne dépendent pas du même flux de clientèle. Près de Vic-sur-Cère, une maison en pierre tenue par une ancienne institutrice proposait trois chambres seulement, chauffées par un poêle à bois central, et le petit-déjeuner se prenait à la table commune, avec la propriétaire elle-même, qui racontait volontiers l’histoire de sa maison entre deux tasses de café.
Ce format, plus intime que l’hôtel classique, convient particulièrement à ce genre de voyage hors saison. On y trouve une conversation, parfois un conseil pour la journée suivante, et une chaleur humaine qui compense largement l’absence d’agitation touristique. J’ai gardé le contact avec cette propriétaire, qui m’envoie chaque automne un message pour signaler l’arrivée des premières neiges sur les puys, un rituel modeste mais fidèle.
Pourquoi j’y retourne chaque automne
Je reviens dans le Cantal presque chaque année à la même période, non par manque d’imagination, mais parce que ce plateau volcanique m’apprend chaque fois quelque chose de nouveau sur la lenteur. Les burons vides, les routes désertes, les cafés tenus par une seule personne qui a le temps de raconter une histoire : tout cela compose un voyage qui ressemble davantage à une conversation qu’à un itinéraire.
Il y a aussi, je dois l’admettre, une forme d’attachement plus personnel à ce territoire. Chaque retour me rappelle des visages précis, celui du berger croisé sur le col de Legal, celui de la femme au café en salers, celui de l’aubergiste de Murat, comme si le lieu lui-même s’était mué, au fil des séjours, en une sorte de famille élargie et dispersée sur le plateau. C’est rare, dans le métier d’écrire sur les voyages, de ressentir cette continuité d’une année à l’autre, et c’est précisément ce que je recherche désormais plus que la nouveauté à tout prix.
Pour qui envisage une inspiration de voyage différente de l’été surchargé, je suggère volontiers ce plateau entre octobre et décembre, avec des vêtements chauds, un carnet, et la volonté de laisser le hasard des rencontres dicter une partie du programme. C’est souvent dans ces marges de saison que naissent les souvenirs les plus nets, ceux qu’on continue de raconter des années plus tard, bien après que les photos plus attendues d’un voyage en pleine saison se sont effacées de la mémoire.


