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J’ai découvert les Sassi de Matera au crépuscule, quand la pierre calcaire vire à l’ocre profond et que la ville entière semble suspendue au-dessus d’un ravin. Depuis le belvédère de la piazza Vittorio Veneto, on ne voit d’abord qu’un empilement chaotique de toits, d’escaliers et de portes qui ne semblent mener nulle part, comme si des générations entières avaient construit sans jamais consulter de plan d’ensemble. Il faut descendre dans les ruelles pour comprendre que cette apparente confusion obéit en réalité à une logique très ancienne, celle de l’eau et de la roche, bien plus que celle de l’architecte.
Une ville qu’on a voulu vider de ses habitants
Ce qui frappe le plus à Matera, une fois qu’on connaît son histoire récente, c’est le contraste entre la beauté qu’on célèbre aujourd’hui et la honte qu’elle inspirait il y a moins d’un siècle. Dans les années 1950, l’État italien a organisé l’évacuation forcée de presque toute la population des Sassi, ces habitations troglodytes creusées dans le calcaire, jugées insalubres et symboles d’un arriérisme qu’on voulait effacer du pays. Une guide locale, dont la grand-mère avait grandi dans une de ces grottes avant d’être relogée dans un quartier moderne construit à la hâte, m’a raconté que sa famille n’était revenue visiter les Sassi qu’une trentaine d’années plus tard, avec un mélange de nostalgie et de gêne difficile à démêler.
Aujourd’hui, une partie de ces habitations a été restaurée en hôtels de charme et en résidences, tandis qu’une autre reste vide, simplement ouverte au regard des visiteurs qui déambulent dans les ruelles. J’ai visité l’une des maisons témoins, la Casa Grotta di Vico Solitario, où le mobilier d’origine a été reconstitué à l’identique, jusqu’au lit installé à quelques pas de l’espace réservé à l’âne et aux poules. La cohabitation entre les habitants et leurs bêtes dans une seule pièce, pour se réchauffer mutuellement l’hiver, m’a rappelé à quel point le confort qu’on tient pour acquis aujourd’hui reste récent, même dans une région d’Europe qu’on croit connaître.
Les églises rupestres et leurs fresques oubliées
Au-delà des maisons troglodytes, Matera compte des dizaines d’églises rupestres creusées à même la roche, certaines datant du haut Moyen Âge. J’ai visité la Madonna delle Virtù et San Nicola dei Greci, deux sanctuaires reliés par un escalier étroit taillé dans la pierre, où des fresques byzantines à demi effacées survivent malgré des siècles d’humidité et d’abandon. Le gardien, un homme d’un certain âge qui semblait connaître chaque fissure du mur, m’a montré une fresque représentant une Vierge à l’Enfant dont le visage avait été gratté par des générations de bergers qui utilisaient autrefois ces églises comme simples bergeries, sans grand égard pour leur valeur religieuse ou artistique.
Cette indifférence ancienne envers un patrimoine qu’on célèbre aujourd’hui avec emphase m’a semblé résumer assez bien le rapport que Matera entretient avec son propre passé, un rapport fait d’allers-retours entre le rejet et la fierté. La ville a été désignée capitale européenne de la culture en 2019, un tournant que plusieurs habitants m’ont décrit comme le moment où le regard extérieur a enfin commencé à rejoindre ce qu’ils savaient depuis toujours de la valeur de leur ville.
Un restaurateur installé dans une ancienne étable rupestre m’a confié que Matera avait mis plus de temps à s’aimer elle-même qu’à se faire aimer des visiteurs étrangers. Il trouvait cela un peu triste, mais pas surprenant.
Le canyon de la Gravina et l’autre rive
De l’autre côté du ravin qui sépare Matera du plateau des Murge, le parc de la Murgia Materana offre un point de vue inversé sur les Sassi, celui que les habitants eux-mêmes empruntaient autrefois pour rejoindre leurs champs. J’ai marché environ deux heures sur ce plateau aride, parsemé de grottes plus modestes ayant servi d’abris à des bergers jusqu’au milieu du vingtième siècle, avant de m’arrêter devant un promontoire rocheux d’où l’on aperçoit la ville entière comme un décor de théâtre suspendu au bord du vide.
Un berger que j’ai croisé sur ce plateau, accompagné d’une douzaine de brebis et d’un chien visiblement habitué aux touristes égarés, m’a expliqué que sa famille faisait paître ses bêtes sur ces terres depuis au moins quatre générations, bien avant que quiconque n’imagine faire de Matera une destination de cinéma. La ville a en effet servi de décor à plusieurs films situés en Terre sainte biblique, sa pierre blanche et ses ruelles escarpées rappelant Jérusalem à moindres frais pour les productions. Le berger en parlait avec un amusement teinté d’ironie, comme si sa terre natale avait fini par jouer un rôle plus grand qu’elle-même sur les écrans du monde entier.
Une cuisine simple, née de la nécessité
La cuisine locale, longtemps façonnée par la pauvreté de cette région du sud de l’Italie, repose sur des ingrédients modestes transformés avec un soin qui m’a surpris. J’ai goûté les orecchiette con le cime di rapa, ces petites pâtes en forme d’oreille servies avec des fanes de navet amères, dans une trattoria familiale nichée dans un ancien Sasso où la propriétaire préparait elle-même les pâtes à la main sur une planche de bois usée par des décennies d’usage.
Le pain de Matera, cuit dans des fours à bois communaux qui existaient autrefois dans chaque quartier, reste une fierté locale reconnue par une appellation protégée. Un boulanger m’a expliqué que la miche traditionnelle, reconnaissable à sa croûte épaisse et à sa mie dense, était conçue à l’origine pour se conserver plus d’une semaine, une nécessité dans une ville où le bois pour chauffer un four restait une ressource précieuse. Il continuait de cuire son pain selon la même méthode, non par nostalgie affichée mais parce que, disait-il, aucune autre méthode ne donnait un résultat comparable.
Ce que Matera enseigne sur la honte et la beauté
En quittant la ville par la route qui surplombe le ravin, je me suis retourné une dernière fois vers cet enchevêtrement de pierre qui avait un jour incarné, aux yeux mêmes de ses habitants, tout ce dont il fallait avoir honte. Il m’a semblé que peu de destinations européennes racontaient avec autant de netteté ce basculement du mépris à la fierté, ce moment où un lieu jugé arriéré devient soudain le symbole d’une authenticité qu’on cherche ailleurs sans jamais la trouver. Matera ne s’est pas transformée, elle a simplement attendu que le regard porté sur elle change, et c’est peut-être cette patience silencieuse, plus que ses grottes ou ses fresques, qui m’a le plus marqué en repartant.


