Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, Là où il fait bon peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.
Le ferry n’avait pas encore accosté que je sentais déjà la différence de rythme entre Malte et sa petite sœur posée un peu plus au nord. Depuis le pont, Gozo apparaissait comme une version condensée et plus verte de l’archipel, avec des collines ocre parsemées de villages blancs surmontés de dômes d’églises disproportionnés pour leur taille. La traversée depuis Cirkewwa ne dure qu’une vingtaine de minutes, et pourtant on a l’impression d’avoir changé d’échelle de vie en quelques encablures à peine.
Victoria, une capitale à taille humaine
Rabat, plus connue sous son nom de Victoria attribué en l’honneur de la reine britannique, concentre l’essentiel de la vie administrative de l’île sans pour autant ressembler à une vraie capitale. La citadelle qui domine la ville, une forteresse de pierre calcaire dorée, offre depuis ses remparts un panorama qui couvre presque toute l’île par temps dégagé. J’y suis monté en fin d’après-midi, quand la lumière rasante fait rougir la pierre et que les groupes de touristes venus à la journée depuis Malte ont déjà repris le ferry du retour.
Dans les ruelles en contrebas, un marché se tient chaque matin place de l’Indépendance, où les habitants viennent acheter des tomates séchées, du fromage de chèvre local appelé gbejna et des olives cultivées sur l’île même. Une commerçante m’a expliqué, avec une pointe de fierté, que Gozo produisait suffisamment pour ses habitants sans dépendre autant de Malte que les visiteurs l’imaginent souvent, une autonomie qui se ressent jusque dans les assiettes des petits restaurants familiaux.
La côte, ses fenêtres de pierre et ses regrets
La fenêtre d’Azur, cette arche naturelle sculptée par la mer près de Dwejra, s’est effondrée en 2017 lors d’une tempête, et les habitants en parlent encore comme d’un deuil collectif. J’ai marché jusqu’au site où elle se dressait autrefois, aujourd’hui simplement marqué par des blocs de pierre immergés que l’on distingue depuis la falaise. Un pêcheur assis non loin de là, qui réparait ses filets avec une lenteur méthodique, m’a raconté qu’il photographiait cette arche presque tous les jours depuis son bateau, sans jamais imaginer qu’elle disparaîtrait de son vivant. Il gardait encore les tirages dans une boîte à la maison, disait-il, comme on garde des photos de famille.
Un peu plus loin, l’Inland Sea forme un lagon presque fermé relié à la mer ouverte par un tunnel naturel creusé dans la falaise. Des pêcheurs y proposent de courtes traversées en petit bateau à moteur jusqu’aux grottes voisines, un trajet qui dure à peine un quart d’heure mais qui suffit à faire apparaître, dans la pénombre du tunnel, des reflets bleu électrique sur l’eau que je n’avais vus nulle part ailleurs en Méditerranée.
Le pêcheur de Dwejra m’a dit qu’à Gozo, on n’apprend pas à regretter ce qui a disparu, on apprend à continuer de regarder la mer comme si de rien n’était. J’ai trouvé la phrase dure sur le moment, avant de comprendre qu’elle n’était pas résignée mais plutôt sereine.
Les sentiers de l’intérieur des terres
La plupart des visiteurs restent sur le littoral, ce qui laisse l’intérieur de l’île remarquablement tranquille. J’ai loué un vélo à Victoria pour rejoindre le village de Xagħra, où se trouve le complexe mégalithique de Ġgantija, deux temples préhistoriques qui comptent parmi les plus anciennes structures en pierre du monde, antérieurs même aux pyramides de Gizeh selon le panneau explicatif à l’entrée. Le site n’accueillait, ce jour-là, qu’une poignée de visiteurs, et j’ai pu m’attarder longuement devant les alignements de pierre sans qu’un groupe ne vienne interrompre le silence.
Sur le chemin du retour, je me suis arrêté dans une petite exploitation viticole familiale à l’entrée du village, où le propriétaire cultivait un cépage local peu exporté hors de l’archipel. Il m’a servi un verre sur le pas de sa porte, entre deux rangées de vigne, en m’expliquant que la roche calcaire de Gozo retenait mal l’eau, ce qui obligeait les vignerons à composer avec des rendements modestes mais, selon lui, une concentration de goût qu’on ne retrouvait pas sur l’île principale.
Les villages du sud, moins connus que Xlendi
La plupart des visiteurs de passage se concentrent sur Xlendi et sa baie photogénique, mais j’ai préféré m’attarder du côté de Munxar et de Sannat, deux villages du sud de l’île où les ruelles restent presque désertes en dehors des heures de messe dominicale. À Sannat, j’ai suivi un sentier côtier qui longe des falaises abruptes surplombant la mer, sans aucune barrière ni panneau touristique, juste des chèvres qui broutaient à quelques mètres du vide avec une indifférence totale pour la hauteur. Le silence n’était rompu que par le bruit du vent et, au loin, le grondement sourd d’une grotte marine qui semblait respirer à chaque vague.
Un habitant de Munxar, croisé alors qu’il réparait le muret de pierre sèche devant sa maison, m’a expliqué que ces murets, typiques de tout l’archipel maltais, servaient historiquement à délimiter des parcelles agricoles minuscules tout en protégeant les cultures du vent marin. Il en construisait un nouveau tronçon selon une technique transmise par son grand-père, sans mortier, chaque pierre calée par son propre poids contre les suivantes. Il m’a offert de tenir une pierre pendant qu’il ajustait l’ensemble, un geste simple qui m’a fait sentir, l’espace d’un instant, presque utile dans ce paysage qui semblait se suffire à lui-même depuis des siècles.
Le sel et la lumière de Marsalforn
Sur la côte nord, les salines de Marsalforn forment un damier de bassins peu profonds taillés à même la roche, où l’eau de mer s’évapore lentement sous le soleil jusqu’à laisser une croûte de sel que des familles récoltent encore à la main chaque été. J’y suis passé en fin de matinée, quand la lumière frappe la roche blanche avec une intensité presque douloureuse pour les yeux, et j’ai observé un homme âgé rassembler le sel dans des sacs de toile avec des gestes d’une lenteur presque cérémonielle.
Il m’a proposé d’acheter un petit sac, moins pour le sel lui-même, disait-il en souriant, que pour soutenir une pratique qui se transmet de moins en moins depuis que ses enfants ont préféré partir travailler à Malte ou à l’étranger. Cette tension entre la fidélité à des gestes anciens et le départ inévitable des nouvelles générations traversait beaucoup de mes conversations sur l’île, sans jamais virer à la nostalgie appuyée, plutôt une forme de lucidité tranquille face à ce qui change.
Ce que Gozo apprend à qui prend le temps
Beaucoup de voyageurs traitent Gozo comme une excursion d’une journée depuis Malte, un aller-retour rapide pour cocher la fenêtre d’Azur disparue et quelques photos de la citadelle. J’ai préféré y passer quatre nuits, dans une maison d’hôtes tenue par une famille qui cultivait son propre potager en terrasse, et c’est cette lenteur qui m’a permis de comprendre l’île autrement. Le rythme y est dicté par les saisons de pêche, par les récoltes d’olives en fin d’année, par les fêtes patronales de village qui rassemblent encore l’ensemble d’une communauté autour de l’église principale.
En reprenant le ferry vers Malte, j’ai eu la sensation étrange de revenir vers une version plus bruyante et plus pressée d’un même archipel. Gozo n’a rien d’un décor figé pour carte postale méditerranéenne, c’est une île qui a choisi, ou peut-être simplement conservé, un tempo différent de celui qu’on impose ailleurs aux destinations trop visitées. C’est ce tempo, plus que n’importe quel monument, que je retiens en premier de mon séjour.


