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En Bourgogne, on ne me demande jamais si je veux participer aux vendanges, on me tend simplement un sécateur et des gants troués, et on m’indique le rang de vigne où je dois commencer. J’ai découvert cela chez des amis vignerons qui m’avaient invité pour ce qu’ils appelaient un week-end tranquille, sans préciser qu’un week-end tranquille en septembre signifie quatre journées de dix heures penché entre les ceps. Je n’ai jamais autant ri, ni autant eu mal au dos, et j’y retourne chaque année depuis avec un enthousiasme que je ne m’explique pas totalement.
Ce qui frappe en premier, c’est la manière dont toute la vie du village se réorganise autour de ce moment. Les commerces ajustent leurs horaires, les écoles ferment parfois une journée ou deux dans certains hameaux viticoles, et les conversations au café ne portent plus que sur un seul sujet: est-ce qu’on vendange demain ou après-demain, est-ce que le raisin a atteint le bon degré, est-ce que la pluie annoncée va tout gâcher. J’ai compris, en écoutant ces échanges, que les vendanges ne sont pas seulement une opération agricole, elles sont un événement collectif qui redonne au calendrier une dimension presque religieuse, avec ses incertitudes et ses soulagements.
Un chantier qui mélange les générations sans les hiérarchiser
Ce qui m’a le plus marqué, la première année, c’est la composition des équipes. On y trouve des étudiants venus pour l’argent de poche, des retraités du village qui reviennent chaque saison depuis des décennies, des cousins éloignés convoqués par téléphone la veille, et parfois un voyageur de passage comme moi, intégré sans cérémonie. Le travail lui-même ne fait aucune distinction: tout le monde coupe les mêmes grappes, porte les mêmes seaux, avance au même rythme dicté par le porteur qui vide les hottes dans la benne. J’ai vu un adolescent de seize ans corriger la technique de coupe d’un homme de soixante-dix ans avec un naturel qui m’a fait sourire, et l’homme accepter la remarque sans une once d’orgueil blessé.
Le repas de midi, pris à même les rangs ou sous un préau selon le temps, est un autre pilier de ce rituel. On y sert souvent des plats simples et copieux, pensés pour reconstituer des calories dépensées dans le froid du matin, et je me souviens d’une soupe de légumes servie dans des bols en fer qui gardaient la chaleur bien après que le contenu ait été terminé. Ces repas ne durent jamais très longtemps, une petite demi-heure tout au plus, mais ils ont une densité sociale que je n’ai retrouvée dans aucun déjeuner de vacances plus classique: on y règle les petites tensions de la matinée, on y annonce le programme de l’après-midi, on s’y moque gentiment de celui qui a renversé son seau.
Le corps qui apprend une gestuelle qu’il ne connaissait pas
J’ai mis deux jours entiers à trouver le bon geste de coupe, celui qui évite d’abîmer le bourgeon de l’année suivante tout en allant assez vite pour ne pas ralentir tout le rang. Une vigneronne m’a montré comment tenir le sécateur presque à plat, poignet souple, en anticipant la grappe suivante du regard pendant qu’on coupe encore la précédente. Ce genre de savoir-faire ne s’apprend pas dans un livre, il se transmet en marchant à côté de quelqu’un pendant une heure, en corrigeant sa position d’un mot bref, sans jamais interrompre le rythme collectif du chantier. J’ai fini la première journée avec des courbatures dans des muscles dont j’ignorais l’existence, et une satisfaction physique que je n’avais pas ressentie depuis longtemps, celle d’un travail manuel visible et immédiatement mesurable en seaux remplis.
Le soir venu, une fois la benne partie vers le pressoir, une forme de fatigue heureuse s’installe sur toute l’équipe. On ne parle presque plus, on marche lentement vers les voitures ou vers la salle commune où un verre attend souvent les vendangeurs, pas nécessairement du vin d’ailleurs, parfois simplement de l’eau fraîche bue comme si c’était un trésor. J’ai remarqué que personne ne consulte son téléphone à ce moment-là, non par discipline affichée, mais parce que le corps est tout simplement trop occupé à récupérer pour se soucier d’autre chose.
Une saison qui apprend à lire le ciel autrement
Ce que les vendanges m’ont enseigné, au fil des années, dépasse largement la technique de coupe. Elles m’ont appris à regarder le ciel avec une attention nouvelle, à guetter un front nuageux non pas pour savoir si je vais avoir besoin d’un parapluie en ville, mais pour deviner si le travail du lendemain sera compromis. Elles m’ont appris aussi à accepter qu’un projet de plusieurs mois, celui de toute une année de vigne, se joue en quelques jours, souvent décidés à la dernière minute par un vigneron qui goûte un grain de raisin, fronce les sourcils, et annonce que ce sera pour le surlendemain, pas avant.
Je repars chaque année de ces quelques jours avec les mains tachées de jus violet pendant une semaine, et une manière un peu différente de considérer le temps qui passe. La saison des vendanges ne se négocie pas, elle impose sa cadence à tout un territoire, et c’est peut-être cela, plus que le vin lui-même, qui me fait revenir chaque automne vers ces rangs de vigne bourguignons.
Le pressoir, dernier acte d’un chantier collectif
Une fois la dernière caisse de raisin rentrée, l’attention se déplace vers le pressoir, souvent installé dans un bâtiment attenant à la cave, où l’ambiance change du tout au tout. Le travail y est moins physique mais tout aussi concentré, rythmé par le bruit régulier de la machine et par les allers-retours du vigneron qui vérifie la couleur du jus qui s’écoule, en goûte parfois une gorgée directement au robinet du pressoir avec une moue concentrée. J’ai assisté un soir à ce moment précis où le vigneron a annoncé, presque pour lui-même, que le jus de cette parcelle serait meilleur que celui de l’année précédente, une phrase qu’il a répétée trois fois comme s’il avait besoin de se convaincre lui-même avant de la croire tout à fait.
Ce moment du pressoir marque aussi, dans beaucoup de familles vigneronnes, la fin symbolique du chantier et le début d’une petite fête improvisée. On y sert souvent un repas plus long que ceux pris à la va-vite dans les vignes, avec du temps enfin disponible pour raconter les anecdotes accumulées pendant la semaine: le seau renversé du premier jour, la pluie qui a menacé sans jamais vraiment tomber, le vendangeur qui s’est perdu entre deux rangs identiques et qu’on a retrouvé assis par terre, épuisé de rire de sa propre erreur. J’ai remarqué que ces récits, racontés et corrigés collectivement au fil du repas, finissaient par devenir une sorte de mémoire commune du chantier, une histoire que chacun reprendrait à sa manière dans les mois suivants pour raconter sa saison de vendanges à des amis restés en ville.


