Art de vivre

L’heure de l’apero, geographie d’un rituel francais

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A Lyon, un ami m’a explique un jour que l’apero n’est pas un repas manque mais une institution a part entiere, avec ses propres regles et son propre tempo. Depuis, je ne regarde plus ce moment de la meme maniere, et j’ai passe une bonne partie de mes annees en France a observer comment chaque region reinvente ce rituel a sa facon.

Un rituel qui commence par un lieu

Le choix du lieu precede toujours le choix de la boisson. A Lyon, les traboules debouchent parfois sur des petites places ou des bars a vin installent trois tables des dix-huit heures. A Bordeaux, c’est plutot le quai des Chartrons, face a la Garonne, ou les groupes s’installent directement sur les marches de pierre avec une bouteille achetee chez le caviste du coin. Aucun de ces lieux n’a ete concu pour cela a l’origine, et c’est justement cette appropriation spontanee de l’espace public qui donne son caractere a l’apero francais.

J’ai remarque, en observant ces scenes avec un oeil de redactrice plus que de simple visiteuse, que le choix d’un endroit en dit long sur la personnalite d’un quartier. Les terrasses tres frequentees privilegient la visibilite, tandis que les recoins plus discrets attirent ceux qui cherchent une conversation prolongee plutot qu’un defile de connaissances.

Le vin comme point de depart, jamais comme finalite

Dans le Beaujolais, ou je suis passee plusieurs fois en route vers Lyon, un vigneron m’a un jour servi un verre de son propre cru en me disant que le vin n’etait qu’un pretexte pour retenir les gens autour de la table plus longtemps. Cette phrase m’est restee. Elle resume assez bien la philosophie de l’apero : la boisson structure le moment, mais ce qui compte reellement se joue dans la conversation qu’elle accompagne.

Contrairement a une idee recue, l’apero francais n’exige pas des heures. J’ai assiste a des versions tres courtes, trente minutes a peine, entre deux rendez-vous, ou chacun repartait avec le sentiment d’avoir malgre tout marque une pause reelle dans sa journee.

L’apero n’est pas la duree du moment, mais l’intention qu’on y met.

Les petites choses qui accompagnent

Ce sont souvent les details les plus modestes qui font la reussite d’un apero. A Nice, chez des voisins qui m’avaient invitee lors d’un sejour prolonge, la table s’organisait toujours autour de quelques olives, d’une planche de socca decoupee en morceaux irreguliers et d’un plat de pissaladiere achete chez le boulanger du quartier plutot que prepare maison. Rien de sophistique, mais une attention reelle portee au choix des produits locaux.

J’ai retenu de ces experiences qu’un bon apero ne cherche jamais l’abondance. Trop de plats dispersent l’attention et transforment le moment en repas deguise. Deux ou trois elements bien choisis suffisent largement, a condition qu’ils soient d’une qualite irreprochable.

Une question de rythme, pas de regles

On me demande parfois quelle est la bonne heure pour un apero reussi. Je repondrais que la question n’est pas tant l’heure que le rythme qu’on y instaure. Dans le sud, le moment s’etire souvent jusqu’a la tombee du jour, la lumiere devenant elle-meme un ingredient du rituel. Dans les grandes villes du nord, l’apero se cale davantage sur la sortie du travail, plus bref, plus concentre, mais tout aussi codifie.

A Paris, j’ai frequente pendant un temps un bar a vin de la rue Oberkampf ou le patron refusait de servir un verre sans l’accompagner d’un petit commentaire sur le domaine, l’annee, parfois meme la parcelle. Cette exigence, qui aurait pu paraitre pretentieuse ailleurs, s’inscrivait pourtant naturellement dans l’esprit du lieu, ou chaque client semblait venir autant pour apprendre que pour boire.

Ce que ce rituel dit d’une societe

En tant que redactrice qui observe les usages sociaux d’un pays a travers ses gestes quotidiens, je trouve dans l’apero une cle de lecture particulierement riche. C’est un moment ou la hierarchie sociale s’efface partiellement, ou collegues, voisins et amis se retrouvent sur un pied d’egalite face a un verre partage. Le format meme du rituel, ce cercle informel autour d’une table basse ou d’un comptoir, favorise une conversation plus horizontale que celle d’un diner assis.

J’ai vu ce meme mecanisme se reproduire dans des contextes tres differents, d’un immeuble marseillais ou les voisins se retrouvaient sur le palier avec des verres en plastique, jusqu’a une cave a vin bordelaise ou l’ambiance restait feutree malgre l’informalite du moment. Le decor change, mais la fonction sociale demeure identique.

Une habitude que j’ai fini par adopter

Apres plusieurs annees passees a observer ce rituel avant de m’y installer moi-meme, j’ai fini par comprendre qu’il fallait moins le programmer que le laisser advenir. Les meilleurs aperos auxquels j’ai participe n’etaient jamais annonces longtemps a l’avance. Ils naissaient d’une phrase lancee en fin d’apres-midi, un simple on pourrait boire un verre, suivi d’une improvisation collective autour d’une table trouvee au hasard d’une rue.

C’est peut-etre la la lecon la plus durable que je retire de ces annees passees a observer, puis a vivre, ce rituel si particulier. L’art de vivre francais autour de l’apero ne tient pas a une recette precise mais a une disponibilite d’esprit, celle qui permet de transformer un instant ordinaire en moment de sociabilite reelle, sans autre ceremonie que la volonte de s’arreter un peu plus longtemps ensemble.

Les variantes regionales qui surprennent

A Marseille, j’ai decouvert un apero organise autour du pastis, servi dans des verres depareilles sortis directement d’un placard de cuisine, accompagne de panisses tiedes achetees dans une echoppe du Vieux-Port. Le rituel differait sensiblement de celui de Lyon ou de Bordeaux, plus bruyant, plus improvise, avec des voisins qui se joignaient au groupe sans invitation formelle, simplement en descendant leur propre chaise pliante sur le trottoir. Cette variante marseillaise m’a rappele que l’apero, loin d’obeir a un modele unique, se transforme selon le climat, l’architecture des villes et le temperament de leurs habitants.

Dans le nord, du cote de Lille, j’ai assiste a un apero organise dans un estaminet, ou la biere locale remplacait le vin sans que l’esprit du moment n’en soit change. Le patron y proposait des rondelles de saucisson et un plateau de fromages du Nord, et la conversation suivait le meme tempo que celui observe plus au sud, preuve que ce n’est pas la boisson qui definit le rituel mais bien la disposition collective a s’arreter ensemble.

Une transmission qui se fait sans manuel

Personne ne m’a jamais explique formellement les codes de l’apero. Je les ai appris par observation repetee, en notant les gestes qui revenaient d’une ville a l’autre : le verre tenu par le pied plutot que par le corps, la maniere de trinquer en regardant dans les yeux, le refus poli mais ferme de resservir quelqu’un qui n’a pas termine son verre precedent. Ces details, transmis sans jamais etre enonces, forment pourtant un veritable code social que chaque nouvel arrivant finit par integrer, souvent sans meme s’en rendre compte.

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