Art de vivre

Le marche du samedi matin, une ecole du gout en Provence

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A Uzes, le marche du samedi commence avant huit heures, quand les producteurs installent encore leurs cageots et que la lumiere reste basse sur les platanes. J’y suis retournee trois etes de suite, toujours avec le meme carnet, et j’ai fini par comprendre que ce marche n’est pas un decor pour touristes mais un veritable systeme de valeurs, ordonne, hierarchise, presque savant.

Une geographie qui se lit au premier coup d’oeil

Il suffit de marcher une fois autour de la place aux Herbes pour saisir la logique du lieu. Les maraichers occupent le centre, sous les arcades, la ou l’ombre dure le plus longtemps. Les fromagers se regroupent pres de la fontaine, sans doute pour des raisons de fraicheur autant que de tradition. Les producteurs d’huile d’olive, eux, preferent les abords de la rue Port Royal, un peu a l’ecart, comme s’ils cultivaient une forme de discretion qui sied a leur produit.

Ce qui frappe un regard de redactrice habitue a observer des lieux pour en tirer une histoire, c’est la coherence de l’ensemble. Rien n’est laisse au hasard, meme si tout semble spontane. Un marche reussi obeit a une chorégraphie invisible, apprise sur plusieurs generations, et Uzes en offre une version particulierement lisible.

Le rituel du gout avant l’achat

La premiere fois que je me suis arretee chez un producteur de fromage de chevre pres de Saint-Quentin-la-Poterie, il m’a tendu un morceau avant meme que je ne demande le prix. Ce geste, je l’ai retrouve ensuite dans d’autres marches, a Isle-sur-la-Sorgue notamment, ou l’on gouterait presque plus qu’on n’acheterait. C’est cette dimension sensorielle, avant tout commerciale, qui distingue l’art de vivre provencal d’une simple logique de consommation.

On m’a souvent demande ce qui rend un marche memorable. Ce n’est jamais la taille ni le nombre d’etals. C’est la maniere dont un producteur raconte son produit, avec des mots simples, parfois un accent chantant, et une patience qui ne se dement jamais meme quand la file s’allonge.

Un marche de qualite se juge a la maniere dont il traite le client qui n’achete rien.

Les objets qui racontent une region

A Uzes toujours, j’ai repere un stand de poterie tenu par une famille installee depuis trois generations dans le village voisin. Les pieces n’etaient pas parfaites, certaines legerement asymetriques, et c’est justement cette imperfection qui les rendait desirables. J’ai rapporte deux bols, l’un pour la cuisine, l’autre comme objet purement decoratif, pose sur une etagere ou il capte la lumiere du matin.

Ce type d’achat, je l’ai compris avec le temps, releve moins du souvenir touristique que d’une facon de prolonger un lieu chez soi. Un bol de Saint-Quentin-la-Poterie sur ma table a Paris me rappelle une matinee precise, une conversation avec un potier dont j’ai oublie le nom mais dont je me souviens des mains couvertes d’argile seche.

Le cafe qui suit, presque obligatoire

Aucune visite de marche ne se termine sans un passage au cafe. A Uzes, je choisis toujours la meme terrasse, un peu excentree, ou les habitues deposent leurs sacs de courses sous la table avant de commander. Le serveur connait les prenoms, se souvient des commandes, et ce niveau de familiarite, construit sur des annees, constitue peut-etre le veritable luxe de ces villages.

C’est la, un carnet ouvert devant moi, que j’ai commence a noter les details qui composent cet art de vivre : la maniere dont une dame age trie ses tomates une a une, le vendeur de tapenade qui propose trois versions differentes selon l’humeur du client, les enfants qui reclament une olive cassee en guise de goute matinale.

Le marche comme miroir des saisons

Ce que j’apprecie le plus, en tant que redactrice qui revient regulierement sur les memes lieux, c’est de voir le marche changer avec les mois. En juin, les premieres cerises de la vallee du Rhone occupent une place centrale. En septembre, ce sont les figues et les premiers champignons qui prennent le relais. Suivre un marche sur plusieurs saisons, c’est suivre le rythme d’une region entiere, sans avoir besoin de lire le moindre calendrier.

A Isle-sur-la-Sorgue, le marche du dimanche ajoute une couche supplementaire avec ses antiquaires installes le long des canaux. On y trouve des objets qui n’ont rien de provencal, des vieilles cartes marines, des lampes industrielles, des chaises viennoises, et pourtant l’ensemble compose une scene tres coherente avec l’esprit du lieu, comme si chaque objet avait attendu la un acheteur particulier.

Ce que ces matinees m’ont appris

Je repars toujours de ces marches avec moins de photos que de notes. C’est un choix deliberer : le telephone reste dans le sac, le carnet dans la main. Cette discipline, empruntee a mes annees de redaction de magazine, m’oblige a regarder plus longtemps chaque scene avant de la coucher sur le papier.

Si un lecteur me demandait comment vivre un marche provencal comme un rituel plutot que comme une case a cocher sur une liste de visite, je repondrais simplement : arriver tot, parler aux producteurs, gouter sans obligation d’acheter, et garder du temps pour la terrasse qui suit. Le reste se met en place tout seul, porte par des habitudes que les habitants entretiennent depuis bien plus longtemps que nous ne les observons.

C’est cette lenteur assumee, cette attention portee aux petits gestes, qui fait du marche du samedi matin bien plus qu’une simple etape logistique du voyage. Il devient une lecon d’art de vivre, transmise sans discours, simplement par la repetition patiente des memes matinees, semaine apres semaine, saison apres saison.

Les marches voisins, pour comparer sans juger

Une fois installee dans cette habitude d’observation, j’ai pris le reflexe de comparer Uzes aux marches des villages alentour, moins pour classer que pour comprendre ce qui distingue un lieu d’un autre. A Anduze, le marche s’organise autour d’une bambouseraie proche et attire une clientele plus mêlée, touristes et habitants confondus, avec des producteurs qui semblent avoir adapte leur discours a cette double audience. A Lussan, en revanche, le marche reste minuscule, quelques etals a peine, mais la qualite de l’accueil n’y perd rien en intensite, peut-etre meme le contraire, tant chaque vendeur semble reconnaitre les visages qui reviennent.

Cette comparaison m’a appris a me mefier des classements trop rapides. Un marche n’est jamais meilleur qu’un autre dans l’absolu. Il correspond a une taille de village, a une histoire locale, a une clientele particuliere, et vouloir hierarchiser ces lieux reviendrait a ignorer ce qui fait justement leur interet : leur ancrage precis dans un territoire qui ne cherche pas a ressembler au village voisin.

Ce que j’emporte, ce que je laisse

Avec les annees, j’ai appris a limiter mes achats aux produits perissables consommes dans la journee et a quelques objets durables achetes rarement, comme ce bol de potier deja mentionne. Les tentations sont pourtant nombreuses, confitures artisanales, linge brode, petits sachets de lavande, et il serait facile de repartir chaque samedi les bras charges. Je prefere garder cette discipline, qui me force a choisir plutot qu’a accumuler, et qui rend chaque objet rapporte plus significatif que s’il se perdait parmi une dizaine d’autres souvenirs achetes sans reflechir.

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