Art de vivre

Le bain thermal, un rituel qu’on n’attrape pas au vol

Cet article peut contenir des liens affiliés. Si vous réservez ou achetez via ces liens, Là où il fait bon peut percevoir une petite commission, sans surcoût pour vous. En savoir plus.

La première fois que je suis entré dans les thermes de Royat, un mardi de novembre, la ville semblait s’être vidée d’un coup. Les feuilles des platanes collaient au trottoir, les volets des maisons bourgeoises étaient tirés, et je me suis demandé si j’avais mal lu les horaires. Puis j’ai poussé une porte vitrée et je suis tombé sur une salle d’attente pleine de retraités en peignoir qui discutaient de leurs genoux avec le sérieux d’experts en diplomatie. J’ai compris ce jour-là que le bain thermal n’était pas un soin qu’on consomme, mais un rituel qu’on rejoint, avec ses codes, sa lenteur et son vocabulaire propre.

Ce qui frappe d’abord, c’est le temps qu’on vous force à prendre. On ne vous donne pas un aller simple vers une piscine chaude. On vous remet une feuille de route, presque médicale, avec des cases à cocher: douche filiforme, bain bouillonnant, couloir de marche, hammam, repos obligatoire de vingt minutes en fin de parcours. Ce dernier point m’a longtemps agacé. Je venais d’une culture du voyage où chaque minute doit produire une photo ou un souvenir monnayable, et voilà qu’on m’imposait de m’allonger sous une couverture, dans une pièce tamisée, sans rien faire. La première fois, j’ai triché en sortant mon téléphone. La deuxième fois, une aide-soignante me l’a confisqué gentiment, avec un sourire qui ne laissait aucune place à la négociation.

Une géographie de l’eau qui a son propre calendrier

Les stations thermales d’Auvergne ne se ressemblent pas entre elles, et c’est ce qui m’a donné envie d’en visiter plusieurs sur deux étés. Chacune a sa légende: telle source serait excellente pour la circulation, telle autre pour les voies respiratoires, une troisième pour on ne sait quoi que les curistes évoquent à mi-voix comme un secret de famille. J’ai fini par comprendre que peu importe la vérité scientifique derrière ces réputations. Ce qui compte, c’est que chaque ville thermale a construit, autour de son eau, une manière de vivre la journée: on se lève tôt pour le premier soin, on déjeune léger, on fait une sieste que personne ne songe à appeler paresse, on ressort en fin d’après-midi pour marcher dans le parc thermal avant le dîner.

J’ai gardé un souvenir très net d’un kiosque à musique, dans un de ces parcs, où un petit orchestre amateur jouait pour un public presque entièrement composé de curistes en cure de trois semaines. Personne n’applaudissait très fort, mais tout le monde restait jusqu’au bout, assis sur des bancs de fer forgé un peu rouillés. J’ai discuté avec une femme venue de Belgique qui faisait sa cure annuelle depuis onze ans, toujours dans le même hôtel, toujours à la même période. Elle m’a dit une phrase que je n’ai pas oubliée: on ne vient pas ici pour guérir quelque chose de précis, on vient pour réapprendre à ralentir sans se sentir coupable.

Le corps comme instrument de mesure du temps

Ce qui distingue le bain thermal d’un simple moment de bien-être, c’est qu’il impose une discipline corporelle qui redessine la journée entière. On ne peut pas enchaîner les visites de musées après un soin, le corps proteste, réclame de la nourriture simple et une sieste. J’ai appris à composer mes journées autrement quand j’étais en cure: le matin pour les soins et l’effort, le début d’après-midi pour ne rien faire d’autre que digérer et somnoler, la fin de journée pour la marche et la conversation. C’est un tempo qui ressemble à celui des campagnes avant l’électrification généralisée, et je soupçonne que c’est justement ce qui attire tant de curistes urbains: retrouver, pour deux ou trois semaines, un rythme que leur métier leur interdit le reste de l’année.

Il y a aussi quelque chose de très démocratique dans ces lieux, qui m’a surpris venant d’une culture où le bien-être est souvent tarifé comme un luxe. Dans les thermes que j’ai fréquentés, on croisait des curistes en cure conventionnée à côté de touristes venus pour un après-midi de détente, sans hiérarchie visible, tous en peignoir blanc identique, tous soumis aux mêmes horaires de bassin. Le peignoir gomme les signes extérieurs, et j’ai trouvé cela reposant à sa manière, presque plus que l’eau elle-même.

Apprendre à ne rien faire correctement

Le vrai défi du bain thermal, pour quelqu’un qui vient d’ailleurs, n’est pas de supporter la chaleur ou de suivre le parcours de soins. C’est d’accepter que le repos fasse partie intégrante du protocole, au même titre que le bain lui-même. Une infirmière m’a expliqué un jour que beaucoup de nouveaux curistes ressortent du couloir de marche à moitié essoufflés et filent aussitôt à leur chambre pour rattraper des emails, convaincus d’avoir fini leur journée de soins. Elle passe alors un temps considérable à leur répéter que le repos allongé qui suit n’est pas une option de confort, mais la moitié du travail thérapeutique. J’ai mis mon propre séjour à comprendre cela, et je crois que c’est la leçon la plus durable que j’en ai rapportée: le corps a besoin qu’on lui laisse le temps d’absorber ce qu’on vient de lui donner, que ce soit de la chaleur, un massage ou simplement une matinée sans notifications.

Depuis, quand je voyage, j’essaie de reproduire un peu de cette discipline, même sans thermes à proximité. Je me force à des après-midis creux, sans agenda, où je ne fais que marcher lentement dans un quartier sans but précis, ou m’asseoir dans un jardin public pour regarder passer les gens. Ce n’est évidemment pas la même chose qu’un vrai bain thermal, mais c’est devenu ma manière de garder un peu de ce tempo auvergnat dans des villes qui n’ont jamais entendu parler de couloir de marche ou de cure de vingt et un jours. Le rituel du bain m’a surtout appris que le repos, quand il est organisé et assumé comme tel, devient une activité à part entière, aussi digne d’un emploi du temps de voyage que n’importe quelle visite guidée.

Ce que les curistes se transmettent entre eux

Il existe, dans ces établissements, une sociabilité particulière qui ne ressemble à aucune autre forme de rencontre de voyage. Les curistes se croisent chaque jour aux mêmes heures, dans les mêmes peignoirs, et finissent par former de petits groupes informels qui échangent des conseils pratiques avec le sérieux d’anciens combattants: quel bassin est le moins fréquenté en fin de matinée, quel soin masser demander en plus s’il reste du temps, quelle terrasse de la ville sert le meilleur bouillon pour le déjeuner léger recommandé après les soins. J’ai été adopté par un petit groupe de trois retraités lyonnais dès mon troisième jour, sans avoir rien demandé, simplement parce que je m’étais assis au même endroit trois matins de suite dans la salle de repos. Ils m’ont raconté leurs cures précédentes comme on raconte des voyages lointains, avec des anecdotes précises sur telle année où l’eau était particulièrement froide, telle autre où un incident technique avait fermé un bassin pendant deux jours entiers, provoquant une agitation disproportionnée parmi les habitués.

Ce que je retiens de ces conversations, c’est la fidélité presque affective que ces curistes portent à leur station thermale, un attachement qui dépasse largement la question de l’efficacité médicale du traitement. Plusieurs m’ont avoué revenir avant tout pour retrouver ce cercle de connaissances saisonnières, ces visages qu’ils ne croisent qu’une fois par an mais avec lesquels ils reprennent la conversation exactement où ils l’avaient laissée. Cette fidélité m’a semblé être, au fond, la véritable cure: non pas seulement celle du corps, mais celle d’un lien social qui se régénère chaque année au même endroit, à la même saison, presque avec les mêmes horaires de bassin.

La revue, chaque mois

Recevez le prochain numéro

Une fois par mois, un nouveau reportage, une adresse coup de coeur et une idée d'escapade. Rien de plus.

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.