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Le chemin pour y arriver monte en lacets serrés depuis le fond de la vallée, et j’ai fini les derniers mètres à pied, mon sac cognant contre mes reins, pour ménager les suspensions de la voiture louée. L’auberge occupe un ancien corps de ferme cévenol, bâti en pierre sèche du pays, accroché à flanc de coteau au milieu d’anciennes terrasses agricoles aujourd’hui envahies de châtaigniers. On la devine avant de la voir vraiment, à cause de la fumée fine qui s’échappe d’une cheminée même en plein été, signe qu’on y cuisine encore au feu de bois presque toute l’année.
Une famille, trois générations, une seule maison
L’auberge est tenue par la même famille depuis que les grands parents actuels l’ont reprise, alors en ruine, dans les années suivant leur installation dans la vallée. Aujourd’hui, ce sont leur fils et leur belle fille qui assurent l’essentiel de l’accueil, tandis que les anciens s’occupent encore du potager en terrasse et de quelques ruches disposées un peu plus haut sur le coteau. Cette transmission se sent dans les moindres détails : les recettes de la grand mère sont toujours au menu, transcrites dans un cahier taché qu’on m’a montré un soir avec une fierté non dissimulée.
Les chambres, une poignée seulement, occupent l’ancien fenil et les anciennes bergeries du bâtiment. La mienne conservait la mangeoire en pierre d’origine, transformée en simple étagère, et un plancher qui craquait à chaque pas d’une manière presque rassurante. Pas de climatisation, pas de télévision, mais des volets épais qui maintiennent une fraîcheur surprenante même lors des journées les plus chaudes de l’été cévenol, et une vue qui plonge directement sur la rivière en contrebas, plusieurs dizaines de mètres plus bas.
La table d’hôtes du soir
Le dîner se prend sur une terrasse en pierre, sous une treille de vigne vierge qui filtre la lumière du soir. Comme dans beaucoup d’auberges de ce type, il n’y a pas véritablement de choix : un seul menu, composé selon ce que le potager et le boucher du village voisin ont pu fournir. J’ai mangé là l’une des meilleures soupes au pistou de mon existence, suivie d’un plat de porc mijoté pendant des heures, et d’une tarte aux châtaignes dont la recette, m’a t on expliqué, remonte à l’arrière grand mère de la famille actuelle. Le vin, produit par un voisin de la vallée, arrivait dans une carafe sans étiquette, servi sans façon.
Ce qui frappe surtout, c’est le rythme du repas. On ne presse jamais personne, les plats arrivent lentement, et les conversations s’étirent au fil de la soirée jusqu’à ce que la nuit tombe complètement sur la vallée et que les premières étoiles apparaissent, particulièrement nettes ici, loin de toute pollution lumineuse. Un soir, le fils de la maison a sorti une vieille carte topographique pour m’indiquer un sentier de randonnée méconnu, menant à une cascade que peu de visiteurs prennent la peine d’atteindre car elle ne figure sur aucun panneau touristique.
Un souvenir précis
Le lendemain matin, en descendant prendre mon petit déjeuner, j’ai trouvé la grand mère de la famille assise seule sur la terrasse, en train de trier des châtaignes séchées de la récolte précédente. Elle m’a proposé de m’asseoir avec elle quelques minutes, sans un mot d’anglais entre nous, seulement quelques gestes et un sourire, et m’a tendu une poignée de châtaignes grillées la veille dans l’âtre. Ce moment silencieux, presque anodin, reste pourtant l’un des souvenirs les plus nets que je garde de ce séjour, plus marquant encore que la cascade ou que le repas de la veille.
Les terrasses retrouvées
Le fils de la famille, qui a repris peu à peu la gestion de l’auberge, m’a raconté un après midi comment il avait entrepris, depuis quelques années, de restaurer certaines des anciennes terrasses agricoles abandonnées autour de la maison. Ce travail de pierre sèche, appris directement auprès de son grand père plutôt que dans un livre, consiste à remonter les murets effondrés sans aucun mortier, en choisissant chaque pierre selon sa forme, un savoir faire qu’il craint de voir disparaître avec sa génération si personne ne prend la relève dans la vallée. Il m’a montré une terrasse qu’il venait tout juste de terminer, plantée de jeunes oliviers, un pari un peu risqué à cette altitude mais qu’il suit avec la patience de quelqu’un qui sait que certains résultats ne se voient que des années plus tard.
En fin d’après midi, avant le dîner, il est fréquent que les hôtes de passage soient invités à participer, s’ils le souhaitent, à de petites tâches simples : ramasser des châtaignes tombées, aider à rentrer du bois, cueillir quelques herbes pour la cuisine du soir. Rien d’obligatoire, rien de mis en scène pour donner une impression d’authenticité fabriquée, simplement une proposition ouverte, née du fait que la maison fonctionne encore comme une véritable exploitation familiale et non comme un établissement purement touristique. J’ai passé une heure à trier des châtaignes avec la grand mère, sans grande conversation, seulement le bruit des coques qui s’entrechoquaient dans un vieux panier en osier, et ce moment simple reste l’un de ceux que je raconte le plus volontiers depuis mon retour.
Une adresse pour ralentir vraiment
Cette auberge ne conviendra pas à qui cherche du confort hôtelier standardisé ou une connexion internet fiable, d’ailleurs quasiment absente sur ce versant de la vallée. Il faut accepter de perdre le réseau téléphonique dès les premiers lacets, de composer avec des horaires de repas fixes, et d’adapter son rythme à celui, plus lent, de la maison. Mais c’est justement cette contrainte qui rend le séjour précieux : on ne consulte plus son téléphone en mangeant, on regarde la vallée, on écoute les cigales, on discute avec des inconnus devenus, le temps d’un repas, des compagnons de table.
Je suis reparti à pied le lendemain, par le sentier indiqué la veille, laissant la voiture garée plus bas dans la vallée. En me retournant une dernière fois avant que le chemin ne plonge dans les châtaigniers, j’ai vu la fumée de la cheminée s’élever encore, fine et régulière, comme si la maison continuait de veiller sur la vallée bien après le départ de ses hôtes de passage.


