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La première fois que j’ai marché dans le quartier de la Petite Venise, un vendredi soir, les maisons à colombages ouvraient leurs volets sur des jardinières de géraniums. L’eau de la Lauch reflétait encore la lumière orange du soleil qui descendait derrière les toits, et je venais d’arriver par le train depuis Strasbourg, sac au dos, avec l’intention de ne rester que quarante-huit heures. J’y suis resté un jour de plus.
Colmar se traverse à pied en une demi-journée, mais elle se comprend seulement si on ralentit. La Petite Venise, ce petit quartier lové autour de la Lauch, garde son charme précisément parce qu’elle n’a jamais été pensée pour les visiteurs pressés. Les maisons à colombages, peintes en rose poudré, en bleu pastel ou en jaune moutarde, penchent légèrement les unes vers les autres, comme si les siècles les avaient rapprochées. Le matin, avant l’arrivée des groupes, on peut encore s’asseoir sur le pont qui enjambe le canal et regarder les bateliers préparer leurs barques plates pour les premières promenades du jour.
Le marché couvert, entre étals et habitudes locales
À quelques rues de là, le marché couvert de Colmar mérite qu’on lui consacre une heure entière, pas seulement un passage rapide entre deux photos. J’y retourne à chaque séjour pour les mêmes raisons : le fromager qui connaît le nom de ses clients réguliers, la femme qui vend des kougelhopfs sortis du four une heure plus tôt, et cette odeur mêlée de pain chaud et de choucroute qui flotte dès l’entrée. On y déjeune debout, un verre de riesling à la main, en écoutant des conversations en alsacien que certains habitués gardent pour eux comme un code.
Un détour par le musée Unterlinden
Le musée Unterlinden, installé dans un ancien couvent, abrite le retable d’Issenheim, une œuvre qu’on ne s’attend pas forcément à croiser dans une ville de cette taille. Je n’avais prévu qu’un passage de vingt minutes lors de mon premier séjour. J’y suis resté près de deux heures, assis sur un des bancs de la chapelle, à observer les visiteurs qui entraient en discutant et ressortaient en silence. C’est le genre de détour qui redonne du poids à un week-end qu’on pensait consacrer uniquement aux ruelles et aux terrasses.
La route des vins, de Eguisheim à Riquewihr
Le deuxième jour, j’ai loué un vélo pour rejoindre Eguisheim, à une petite demi-heure de Colmar. Le village, construit en cercles concentriques autour de son église, se parcourt en moins d’une heure, mais on a intérêt à s’attarder dans les venelles secondaires, loin de la rue principale où se concentrent les groupes. Plus au nord, Riquewihr garde ses remparts et ses maisons à tourelles, posées au milieu des vignes comme un décor qu’on aurait oublié de démonter après un tournage. Entre les deux villages, la route serpente à travers des rangs de vigne bien alignés, avec, au loin, les silhouettes bleutées des Vosges.
Je recommande de ne pas viser plus de deux villages par jour sur cette route. On perd vite le fil de ce qu’on a vu si on enchaîne trop d’étapes, et l’intérêt de la route des vins tient justement à la lenteur avec laquelle le paysage change, village après village, cépage après cépage.
Un dîner loin des terrasses les plus fréquentées
Le soir, plutôt que de choisir une des winstubs alignées sur la place de l’Ancienne Douane, où les cartes se ressemblent toutes et les prix montent avec la vue sur les canaux, j’ai pris l’habitude de m’éloigner de deux ou trois rues. On y trouve des adresses plus modestes, tenues par des familles depuis plusieurs générations, où la choucroute ou la baeckeoffe se mijotent encore selon des recettes transmises sans grande mise en scène. Le service y est plus lent, mais c’est précisément ce ralentissement qui fait la différence après une journée passée à marcher.
Où dormir et comment organiser son temps
Pour ce genre de week-end, je privilégie toujours une chambre d’hôtes tenue par des habitants plutôt qu’un hôtel de chaîne en périphérie. Lors de mon dernier passage, j’ai logé chez un couple qui avait transformé l’étage d’une ancienne maison de vigneron en deux chambres, avec un petit-déjeuner servi dans une cuisine qui sentait la confiture maison. Ce sont ces détails, plus que l’emplacement d’un hôtel sur une carte, qui donnent une couleur particulière au souvenir qu’on garde d’un lieu.
Niveau logistique, deux jours pleins suffisent pour Colmar et un aller-retour sur la route des vins, à condition d’arriver le vendredi en fin d’après-midi et de repartir le dimanche en soirée. Le train depuis Strasbourg ou Bâle reste la solution la plus simple, la ville étant de toute façon peu adaptée à la voiture une fois qu’on est dans le centre historique.
Un détour par Kaysersberg
Beaucoup de visiteurs concentrent leur week-end sur Colmar et Riquewihr, sans pousser jusqu’à Kaysersberg, un peu plus au sud sur la même route. J’ai eu tort, moi aussi, de le sous-estimer lors de mon premier passage dans la région. Le village, traversé par la Weiss et dominé par les ruines d’un château fort, garde une allure plus austère que Riquewihr, avec ses façades en grès rose plutôt qu’en colombages colorés. Le pont fortifié qui enjambe la rivière, construit au seizième siècle, reste l’un des rares de ce type encore intacts en Alsace, et je m’y suis attardé un long moment à regarder l’eau couler entre les piles de pierre.
C’est aussi à Kaysersberg qu’est né Albert Schweitzer, et la maison qui lui est consacrée, modeste et peu mise en scène, contraste avec l’agitation commerciale qu’on trouve parfois dans les villages plus touristiques de la route des vins. J’y suis entré presque par hasard, entre deux averses, et j’en suis ressorti avec une image du village bien plus nuancée que celle, uniquement pittoresque, que j’en avais avant d’y mettre les pieds.
Ce que je retiens de ce week-end
Ce que je retiens surtout de Colmar, c’est cette capacité à faire cohabiter une carte postale très reconnaissable avec des habitudes de vie qui, elles, n’ont rien de touristique : les commerçants du marché couvert, les vignerons qui ouvrent leur cave sans chichis, les habitants qui promènent leur chien le long de la Lauch au moment même où d’autres photographient les façades. C’est cette double vie de la ville, entre décor et quotidien, qui donne envie d’y retourner, pas seulement pour les maisons à colombages, mais pour tout ce qui continue de se passer derrière elles.


